En attendant Erzorum
(Ou l’on découvre la notion d’alpage intermédiaire,
et de semi-nomade aux tentes blanches)
 

KARLIOVA. Dans ce nom avait résonné toute l’incarnation sonore d’un redoutable agent du Soviet, une superbe blonde sortie tout droit des bouquins de Ian Fleming.

Un an que l’appétit de mon futur voyage en Turquie alimentait cette romance comme un moulin de fumée au bout d’une lance chimérique ! Chez moi j’avais scruté la carte encore et encore, dévorant les images invisibles d’un paysage oublié. Plus je m’enfonçais dans la profondeur du papier et plus j’appréhendais l’éloignement de ma terre natale. Dans mon entêtement à suivre les capillaires, je sentais ténu le fil que me reliait aux miens.

Aujourd’hui, maintenant que j’y étais, cette obsession fantasque s’était évaporée. Je me tenais droit, rigide et fragile comme un œuf de pâque, le visage au vent, au bord de la route sur laquelle un professeur de Turc apeuré m’avait déposé. Il se disait en fait Kurdologue, mais ne pouvait, pour des raisons évidentes, le clamer. En face de moi, un campement d’éleveur transhumant dressait ses quatre tentes qui se distinguent de celles des nomades par leurs toiles de nylon blanc et leur forme typique de chapeau tatare.

Nous étions à une quinzaine de kilomètre de karliova, à 1300 mètre d’altitude. Le ciel était menaçant et il fallait l’admettre, j’étais seul. Première expérience de rencontre sans guide ni traducteur, j’apprivoisais l’espoir d’une hospitalité qui maintenait du bout des doigts, un esprit aventurier désormais officiellement cacochyme.

Ce fut Leila et Assia qui m’accueillirent d’un air ébaudi et amusé. Elles semblaient âgées de 17 ans environ et gardaient le campement avec les enfants en bas âges. Les hommes étaient avec les troupeaux. J’avais interrompu le nettoyage du camp. Les couvertures en feutre et en laine étaient étendues dehors ainsi que les ustensiles de cuisines et les vêtements offerts à un soleil qui osait percer les nuages, enfin. Selon les principes que je m’étais fixés, je ne prendrais pas de photos avant l’arrivée des chefs de familles. J’entamais un squelette de discussion avec elles, testant ainsi le degré de dérangement de ma présence.

Leur famille venait d’un village de la région de Cermik et appartenait à la communauté Zaza. Elles comprenaient néanmoins un peu le Kurmandji.

Après un cour instant de présentation, elles m’apportèrent un kulav pour que je puisse m’asseoir dessus, Elles firent de même à quelque pas de moi et se mirent à tricoter. J’essayai d’en savoir plus.

Leur famille possédait 475 moutons partagés entre le père et leur oncle. Cela faisait 5 jours qu’ils étaient installés ici. Dans 1 mois, ils repartiraient vers les alpages d’Erzurum pour y passer l’été.

Ils sont en fait sur un alpage intermédiaire qui leur permet de quitter la plaine plus tôt quand celle-ci n’offre plus d’herbe, avant de rejoindre leur lieu d'estivage à deux mille mètre d’altitude. Ce n’est pas une pratique systématique. L’année dernière, ils sont montés directement à Erzurum sans s’arrêter à Karliova. Les pluies avaient été abondantes. Les alpages dans les montagnes étaient restés enneigés longtemps et les prairies des plaines furent suffisamment grasses et généreuses en herbe pour pouvoir attendre.

Texte en cour de rédaction…