Diyadin un village éphémère
(Où il est question de transhumance locale,
de tente traditionnelle et des conséquences de la guerre)

RAREMENT UN PAYSAGE N'AURA ACCUEILLI LE VOYAGEUR AVEC UNE SI MAGNIFIQUE AUSTERITE. Ballotté par le caractère incertain de la piste, notre véhicule longe d'immenses champs de lave asséchés qui parsèment de scories magmatiques les vastes prairies environnantes, comme si une main invisible avait donné un grand coup de balai et renvoyé aux quatre vents la semence du temps.

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On pense à une houle pétrifiée sécrétant une écume jaune orangé, des lichens éclatants qui colonisent ses moindres aspérités. Par instants, des schistes ferrugineux affleurent aux méandres du sol et des plaies rouges et vertes suintent au détour des virages, rendant le visiteur méfiant vis-à-vis du ruisseau qu'il croise. Comment ne pas penser à la Terre  des origines et à sa « soupe primitive » qui donna la vie ?
Au bout  de la route, c'est un village fait de nylon, de cailloux et de tissu, de moutons épars, et surtout, c'est un jeune garçon surpris qui retient d'une main distraite un de ces molosses au collier d'acier hérissé de pointes métalliques.

Nous sommes aux sources du Murat, l'une des deux rivières qui, avec le Karasu, conjuguent leurs eaux pour créer le fleuve Millénaire, l'Euphrate. Face à nous, c'est un plateau herbeux étendu entre deux montagnes, des pachydermes vieillissants cheminant côte à côte sous le regard lointain de leur gardien, le Mont Ararat. Chaque année début mai, trois milles personnes se retrouve ici, à plus de 2000 m d'altitude au terme d'une transhumance qui les aura conduits à tout juste une dizaine de kilomètre à peine de chez eux. Ces hommes, femmes et enfants viennent de Diyadin, une bourgade située à 58 Km de la ville de Dogubayazit. Ils camperont les trois prochains mois sur cet alpage, « Zozan » en Kurmandji, abrités sous plus de 300 tentes, parfois des maisons, recréant ainsi tous les ans un véritable village éphémère.
Par le passé, cet endroit était habité même en hiver. Mehmet, 42 ans, qui nous reçoit, est le chef de la tribu des Kaska. Il nous explique :

*Les mots « terrorisme » et « terroriste » n’ont pas forcément les mêmes significations que le discours officiel leur attribue. Les Kurdes utilisent souvent ces mots empruntés aux Turcs sans considérer pour autant le PKK comme terroriste.
De plus, est ici retranscrite la traduction du guide qui m’accompagnait.
M.T

« Il y a 20 ans, il y avait un village, c'était pas un alpage (...). Il y avait une école, une mosquée mais plus maintenant, parce que quand le terrorisme* a commencé (la guérilla PKK), plus personne n'est resté ici, parce que l'armée (turque) est venue, les terroristes sont venus, tu comprends... Pendant l'hiver, il n'y a plus personne ici maintenant, avant oui... Et c'est la même histoire pour beaucoup de villages. »
De cet ancien hameau, il ne reste plus que les poteaux électriques et quelques murs en pierre, enduits à l'intérieur de terre séchée. Mehmet a conservé une maison.

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En été, le toit plat en bois est refait avec de jeunes troncs de peupliers achetés au marché et l'on plante la tente à côté.
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Plus celle-ci est grande, plus on devine la richesse de son occupant. La plupart du temps, les familles disposent de deux tentes : une pour recevoir, manger et dormir, l'autre pour les tâches de la vie quotidienne et pour la préparation du fromage. Certaines d'entre elles sont protégées des vents par des murets de pierre noire basaltique, érigés à hauteur d'homme assis. D'autres familles utilisent ces murets comme murs de fondations qu'ils recouvrent ensuite avec les grandes toiles noires traditionnelles en poils de chèvre, ou avec des bâches d'un bleu électrique, parfois les deux. Mais ce sont les nouvelles tentes en nylon blanc qui dominent, bien que le choix de la matière dépende entièrement de l'usage du lieu qu'elle est censée recouvrir : sous les tentes en nylon, il fait trop chaud pendant la journée pour qu'on puisse y travailler le lait. Cette activité, ainsi que les tâches culinaires sont donc effectuées si possible sous les toiles en poils de chèvre.

Celles-ci sont en fait composées de plusieurs bandes cousues les unes aux autres, le nombre dépendant évidemment de la richesse de la famille. Leur largeur et leur longueur peuvent aussi varier. Dans les tribus kurdes de la région du Khorassan, au Nord Est de l'Iran, une étude de l'ethnologue M.H PAPOLI-YAZDI, publiée en 1983, a pu montrer que ces bandes pouvaient différer selon les clans de 0,60 m a 1 mètre 20 de largeur et servir d'éléments distinctifs entre eux. L'avantage de ce système étant qu'en cas d'usure, on ne remplace que la bande fatiguée sans changer le reste de la toile, ce qui permet un renouvellement partiel de la tente. On peut ainsi changer deux bandes dans l'année, sachant que celles-ci durent en moyenne de 4 à 12 ans, et effectuer ce renouvellement tous les deux ans. De fait, on n'achète jamais une tente neuve, on part d'une tente existante dont quelques éléments seront remplacés. On s'arrange pour mettre les éléments neufs à l'entrée, pour le prestige, et ceux qui sont défraîchis à l'arrière. Ou bien on les place à l'endroit sous lequel on désire le maximum d'étanchéité. Autrefois, cela pouvait être le lieu où l'on dormait, zone qui aujourd'hui est réservée aux matières synthétiques.

Autres avantages des toiles en poils de chèvre, elles permettent l'évacuation de la fumée du foyer et une bonne aération en été quand le soleil d'altitude frappe.  Elles ne condensent jamais parce que l’humidité les traverse et que leur capacité de rétention est grande. Malgré cela, elles ne sont pas totalement imperméables à la pluie ce qui a orienté le choix des éleveurs vers de nouveaux produits. La matière elle-même se raréfie avec l'abandon de l'élevage de la chèvre qui fournit le poil. Un troupeau de caprins pose des problèmes de gardiennage. Le prix des bandes a donc augmenté en conséquence amenant les nomades à privilégier d'autres tissus comme le coton pour réparer leurs tentes traditionnelles, ou à écarter totalement la matière originelle. Ici, l'apport du coton reste marginal, voire inexistant. Seules les tentes en nylon blanc pointant vers le ciel leur élan immaculé trahissent des pratiques récentes.

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Les habitants de Diyadin ne sont plus des nomades mais des villageois. L'abandon des villages et le regroupement des populations à cause de la guerre dans les zones périurbaines ainsi que différents degrés de sédentarisation et de revenus, peuvent expliquer l'aspect hétéroclite du campement, certains ayant investi dans de nouvelles habitations pour l'estive, faciles à entretenir et à monter, quand d'autres ont gardé leur ancienne tente de nomade, suffisante pour l'été, ou l'ont complétée.

Les troupeaux sont les premiers à arriver sur l'alpage en une journée, avec leurs gardiens : bergers, chiens et fusils. Les loups sont nombreux dans cette région. Il faut compter 1 berger et 3 chiens pour 200 têtes (en France, c'est la norme pour un troupeau de mille bêtes). Dix jours plus tard, les familles les rejoignent en camion avec le matériel pour le campement. Par la route, le village est à une trentaine de km. Chaque famille sait où elle doit s'installer. Les emplacements sont les mêmes depuis des années, c'est la pratique. On sait que l'herbe est bonne ici. Des marchands d'Elazig, ville située à plus de trois cents kilomètres, viennent même  pour y acheter le lait que celle-ci produit.

En tout, le campement réunit 14 000 brebis réparties dans les différents troupeaux qui pâturent tout autour, parfois jusqu'à 6 Km de distance. On mène le troupeau où l'on veut à l'intérieur des 30 km2 du « zozan ». Parfois l'Etat intervient :

« Il y a 5 ans, le gouvernement m'a dit « ne va pas là ! ». Donc cette année-là, on n'est pas venu, mais maintenant ce n'est plus interdit (...). Si le gouvernement nous dit que cet alpage est interdit, nous n'allons pas ailleurs parce que tous les alpages sont interdits alors. Soit tous les alpages sont ouverts soit ils sont tous interdits (...). Alors on reste autour du village. C'est difficile, mais on peut le faire. On vend des moutons, on diminue le troupeau (...). L'année dernière les mâles valaient de l'argent alors on les a vendus ; cette année, c'est les mères donc on en vend plus... »

Fin juillet, les moissons terminées au village, on repartira à Diyadin. Certaines familles resteront encore quelque temps sur le campement, mais pas pour longtemps. Bientôt, l'herbe ne sera plus bonne.